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Dans l'industrie de la biotechnologie, de l'aérospatiale ou de la pharmacie, l'innovation provient souvent d'un laboratoire de recherche et développement. Dans le milieu culturel, ce laboratoire, c'est la rue. Ou l'underground.
Cette comparaison, ce sont Laurent Simon et Patrick Cohendet qui la font. Ces deux professeurs de management de HEC Montréal organisaient les 7 et 8 avril, dans l'enceinte de l'université, une conférence sur le thème de la créativité dans les villes.
Une créativité, ont-ils fait valoir, dont les entreprises ont intérêt à s'inspirer pour innover. Mais comment favoriser l'échange entre les créateurs urbains et les créateurs d'entreprises ? Lors de la conférence, les professeurs ont présenté deux entreprises montréalaises qui, selon eux, y sont arrivées.
La première est Ubisoft. Le concepteur de jeux vidéo s'associe à des manifestations culturelles montréalaises dans lesquelles il reconnaît chez les participants un niveau de créativité élevé.
"Nous ne faisons pas cela dans le but de montrer simplement notre logo, a expliqué Cédric Orvoine, directeur des communications d'Ubisoft, pendant la conférence. Nous ne nous voyons pas comme des commanditaires, mais plutôt comme des catalyseurs."
Récemment, Ubisoft s'est associée aux festivals Pop, Fantasia et Mutek, de même qu'aux Rendez-vous du cinéma québécois et au festival de rue du quartier montréalais Mile-End, dans lequel vivent beaucoup d'artistes et où est situé son siège social canadien.
Les employés d'Ubisoft fréquentent ces manifestations et y créent des liens avec les artistes. De ces échanges découlent parfois de nouveaux projets ou, à tout le moins, des chocs d'idées. Ainsi, c'est lors du festival Pop qu'un employé d'Ubisoft a fait la rencontre de l'artiste brésilien Amon Tobin. Il l'a présenté à la direction de l'entreprise, qui l'a ensuite recruté pour concevoir la trame sonore d'un de ses jeux. "On ne peut pas prévoir ce qui va arriver. Mais il s'y passe une dynamique d'échanges", dit Cédric Orvoine. Le professeur Laurent Simon, lui, parle d'une "mécanique de contagion".
Incubateur de créativité
L'autre cas est celui de Sid Lee, une agence de "créativité commerciale", auparavant appelée Diesel Marketing. Dans cette boîte montréalaise créée à la fin des années 1990, qui détient entre autres le compte du Cirque du Soleil, la direction a créé un "incubateur de créativité", baptisé Collectif Sid Lee.
Il s'agit d'une plateforme grâce à laquelle les employés travaillent sur des projets personnels, qu'ils lancent eux-mêmes, et qui les mettent en lien avec des créateurs mont-réalais de l'extérieur de la boîte. "Le collectif permet à nos employés d'entrer en contact avec des foyers de création, et de créer en dehors d'une logique commerciale", explique Hélène Godin, directrice de la créativité commerciale chez Sid Lee.
Environ 2 % des revenus de l'entreprise sont investis dans cet incubateur. "Une somme importante, souligne le président de Sid Lee, Jean-François Bouchard. C'est notre laboratoire de R-D."
Parmi les projets récents du Collectif Sid Lee, une galerie d'art multimédia aménagée dans un ancien conteneur. Le résultat a été tellement concluant que Sid Lee l'a vendu à un de ses clients, le Las Vegas Springs Preserve, un parc de conservation de la nature. Avec l'aide de Sid Lee, il l'a transformé en kiosque promotionnel, un genre d'écomusée, qu'il a installé en plein coeur de Las Vegas pour inciter les touristes à visiter le parc, situé à deux kilomètres de la ville.
Un autre projet a porté fruit : le collectif s'est associé avec un producteur de musique électronique. Ensemble, ils ont produit des CD maintenant vendus chez le disquaire Archambault. "Le potentiel commercial des projets est assez secondaire, signale M. Bouchard. Notre premier critère est que le projet repousse plus loin les limites de notre créativité."
"Nous prenons des risques, mais nous le voyons davantage comme qui perd, gagne", ajoute Hélène Godin.
Quand la roue de l'innovation... tourne
Car on ne sait jamais où mènent les nouvelles idées. Les affiches multimédias créées par le collectif pour souligner la désignation de Montréal comme Ville de design par l'Unesco, en 2006, se sont retrouvées l'année suivante à Buenos Aires, une autre Ville de design, dans le cadre d'un colloque international sur le design.
Les designers de Sid Lee ont pu y échanger avec des collègues allemands... Ainsi tourne la roue de l'innovation.
C'est pourquoi les villes doivent soutenir leurs manifestations culturelles, disent Laurent Simon et Patrick Cohendet, qui estiment que Montréal a un fort potentiel à exploiter.
Aux entreprises d'en profiter. "Notre ambition, insiste M. Simon, est que ces échanges ne se limitent pas aux entreprises culturelles. Il faut maintenant que les artistes et les scientifiques se fréquentent davantage. Prenez l'exemple du Cirque du Soleil : il y a plus d'ingénieurs que d'artistes qui travaillent dans cette boîte. Quand verrons-nous des artistes dans l'aérospatiale ?"