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Les éjaculateurs précoces

  • Nicole Côté*
  • 29 septembre 2007

À trop vouloir être performant, on risque de bâcler des rencontres importantes et d'endommager bien des relations.

J'ai déjà croisé un gestionnaire tellement soucieux de rentabiliser son temps que lorsqu'on lui proposait une intervention délicate de deux jours, il demandait de la compresser en deux heures. Cet homme est un maniaque de l'efficacité. Il ne s'embourbe pas dans les civilités. Toutes ses réunions sont structurées, minutées, effrénées. En entrevue, il exige que son interlocuteur aille droit au but, soit bref et précis, et lui épargne toute considération personnelle. Il veut tout pour hier. Il n'hésite pas à convoquer ses collaborateurs à la première ou à la dernière heure du jour, ni à passer des commandes urgentes le vendredi soir pour le lundi matin.

De tels énergumènes ne sont malheureusement pas rares dans les hauts lieux de l'administration. On les décrit comme des gens «en focus», centrés sur la tâche, bien organisés, super efficaces. Moi, quand je les observe, je me dis que s'ils font l'amour comme ils gèrent, leurs partenaires ne doivent pas jouir souvent. En effet, ils ne sont pas forts sur les préliminaires.

Trop, c'est comme pas assez

Faire sentir que tout est une question de vie ou de mort convient pour un ambulancier sur les lieux d'un grave accident. Se comporter de manière très directive peut s'avérer parfaitement indiqué en période de crise. Et maintenir une cadence rapide et constante est probablement souhaitable quand on fait du travail à la chaîne. Par contre, lorsqu'on gère une entreprise de savoir, c'est inapproprié. Et lorsqu'on dirige une entreprise de services, c'est indécent.

Ceux et celles qui vivent le pied sur l'accélérateur créent une illusion d'efficacité. Car à force de bousculer les événements, ils les dénaturent. Avec ces grands énervés, ce qui devrait être un moment de réflexion et un partage d'idées devient un compte rendu vide de sens. Ce qui devrait être une occasion de se sentir partie intégrante d'une équipe et de se serrer les coudes se transforme en un rituel stressant et aliénant. Et que dire de l'impact qu'ont ces personnes à long terme?

Quand un patron fait violence à des collaborateurs, ceux-ci sont obligés de se défendre. Ils apprennent à lui en mettre plein les yeux, à courir plus vite que lui pour ne pas se faire attraper, à tourner les coins ronds, à camoufler leurs erreurs, à s'effacer. Dès qu'ils en ont l'occasion, ils s'empressent de partir. S'ils n'ont pas les moyens de le faire, ils perdent leur motivation, s'épuisent et partent en congé de maladie. Ce cirque coûte énormément d'argent à l'entreprise.

Y a-t-il un remède, docteur?

Il n'existe aucune cure miracle pour combattre une drogue aussi populaire que la surefficacité. Mon premier réflexe serait de suggérer aux guérisseurs en puissance de sortir leur grille de Blake et Mouton (un classique qui décrit de grandes dimensions du leadership: l'intérêt pour la production et l'intérêt pour l'employé) des boules à mites et de donner des cours de bienséance aux grands drogués de la rentabilité. Mais ce n'est pas ainsi qu'on fait évoluer les gens. C'est en éveillant leur conscience et leur coeur. Certains dirigeants performants l'ont compris.

Je connais un chef d'entreprise qui, conscient des ravages causés par une mauvaise gestion des personnes, a décidé de sensibiliser ses proches collaborateurs à cette triste réalité. Il a partagé avec eux, chiffres à l'appui, son sentiment d'inquiétude devant le taux élevé d'absentéisme dans l'entreprise, l'épuisement graduel des troupes et la difficulté croissante de recruter et de garder des ressources de qualité. Après avoir discuté longuement de leur responsabilité dans la création et la résolution de ces problèmes, les membres du comité de direction ont décidé de mettre sur pied une démarche qui oblige tous les cadres de l'organisation à prendre conscience de leur impact à partir du feedback de leurs supérieurs, de leurs pairs et de leurs subordonnés, et à se doter d'un plan de développement personnalisé. Ils ont opposé aux grands maux les grands moyens, et sont actuellement en train d'apprendre ensemble à prendre soin d'eux-mêmes et des autres. Quelle belle source d'inspiration!

* Présidente, Psycho-Logic

Cet article a été publié en mars 2006

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