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De l'art de manger un éléphant vert

  • Yan Barcelo
  • 1 juin 2008

La vague verte déferle de façon croissante et atteint nombre d'entrepreneurs. Mais quel fatras terminologique : "réchauffement climatique", "matières bio-dégradables", "Bourse du carbone", "efficacité énergétique", "développement durable", "recyclage"... On voudrait bien mettre l'épaule à la roue, mais par quoi commencer ?

"C'est comme manger un éléphant : il faut le mastiquer bouchée par bouchée", répond Emmanuelle Géhin, présidente d'Ozone, Relations publiques, une entreprise spécialisée dans les communications et les initiatives liées aux questions environnementales. Pour doter sa firme d'un plan vert, cette consultante préconise une approche toute classique

Tout d'abord, l'entreprise doit mesurer l'empreinte écologique et sociale de l'organisation, c'est-à-dire déterminer les zones d'activité de l'entreprise qui touchent le plus l'environnement. Cet exercice permettra à une société manufacturière de déterminer les causes majeures de son impact environnemental, par exemple sa trop grande consommation d'eau et sa production de rejets contaminés. Telle autre entreprise de distribution découvrira qu'elle doit s'attaquer à la consommation d'essence de son parc de camions.

L'empreinte de l'éléphant

Pour établir cette empreinte, il vaut mieux demander l'aide d'experts comme ceux du Centre interuniversitaire de recherche sur le cycle de vie de produits, procédés et services ( CIRAIG), qui pratique l'analyse du cycle de vie (ACV), ou Ellipsos, une firme de consultation fondée par un ancien du CIRAIG. Malheureusement, ces spécialistes ne sont pas légion. On peut toujours faire appel à une PME comme ÉEM ou Ozone, dont les interventions sont moins techniques que celles du CIRAIG.

Le fabricant de produits laitiers Liberté a retenu les services du CIRAIG, moyennant des frais de "plusieurs dizaines de milliers de dollars", dit Martin Valiquette, directeur général. L'ACV que fait cet organisme universitaire n'a pas d'égale en termes de rigueur et d'exhaustivité. Prenons l'usine X : de prime abord, on pourrait croire que les rejets chimiques constituent sa principale agression envers l'environnement. Mais une telle analyse, qui passe au crible toute la chaîne de production, de l'acquisition des matières premières jusqu'au consommateur final en passant par l'usine, les distributeurs et les détaillants, pourrait démontrer que c'est plutôt sa consommation d'électricité qui est la plus dommageable. C'est le genre de surprise qui attendait le fabricant Liberté. Le CIRAIG a déterminé qu'outre l'énergie utilisée sur tout le cycle du produit (achats, fabrication, réfrigération, etc.), c'est le transport du produit par camion et les emballages qui nuisaient le plus à l'environnement.

Pour intervenir à ces trois étapes de fabrication, Martin Valiquette a créé trois groupes de travail, chapeautés par une coordonnatrice au développement durable. À partir des propositions de ces trois entités et en se référant aux critères mis de l'avant par la norme ISO 14001, la coordonnatrice a dressé un plan directeur d'interventions échelonnées sur cinq ans.

Un travail d'équipe

Il y a plusieurs façons d'apprêter un éléphant. On peut faire appel à un cuisinier émérite extérieur comme le CIRAIG... ou

compter sur les membres de sa propre tribu. C'est l'approche qu'a privilégiée Le Baluchon, un complexe hôtelier qui regroupe quatre auberges au sein d'un même village, celui de Saint-Paulin en Mauricie, où travaillent 220 employés. Dès sa fondation en 1990, les copropriétaires du Baluchon partageaient des préoccupations environnementales ; au fil des ans, ils avaient posé des gestes concrets comme récupérer le papier, le verre et le carton. Mais les choses ont changé en 2005.

Première étape : les dirigeants et plusieurs employés-clés se sont réunis pour faire un remue-méninges au cours d'une fin de semaine. Puis, ils ont doté chaque division de l'entreprise d'un groupe de travail formé de cadres et d'employés. De ces groupes ont jailli les propositions de projets, et la direction en a retenu plusieurs : remplacer, dans les chambres, tous les contenants de produits individuels (shampoing, sacs de cacahuètes, etc.) par des distributeurs dont le contenu peut être renouvelé ; créer de petites terres de culture intercalaire pour favoriser l'agriculture biologique et la pousse de feuillus nobles ; soutenir des fournisseurs de produits locaux et du terroir. Une des initiatives les plus marquantes, réalisée au coût d'un million de dollars, a été l'implantation d'un système de traitement des eaux au moyen d'un marécage de roseaux. Pour mettre en oeuvre plusieurs de ces projets, l'entreprise a eu recours à des spécialistes extérieurs. Par exemple, pour la zone de culture intercalaire, elle a fait appel au Département de foresterie de l'Université Laval.

Après avoir mené une foule de projets concrets, Le Baluchon a ébauché un plan officiel. "Nous arrêterons notre plan directeur en août prochain. Il encadrera notre démarche en développement durable pour plusieurs années", dit Louis Lessard, un des copropriétaires.

De l'inspiration

À Montréal, le traiteur Avec Plaisirs a également mangé son éléphant vert bouchée par bouchée, d'une façon quelque peu improvisée. Sans plan directeur détaillé, et sans consultation particulière, David Carrier y est allé au gré de son inspiration, sept ans après avoir créé son entreprise, qui compte aujourd'hui 75 employés. "Nous nous sommes orientés vers une démarche à long terme : nous avons décidé de nous concentrer, chaque année, sur un geste spécifique."

Le premier geste, simple et modeste, a été l'adoption du café et du thé bio-équitables. Au fil des ans, les projets ont pris de l'ampleur. Par exemple, il y a trois ans, la firme a entrepris de composter la totalité de ses résidus organiques, soit 75 tonnes par an. Au cours de la dernière année, elle a conçu une boîte à lunch entièrement biodégradable. Ces gestes ne se limitent pas à l'environnement : ils endossent aussi une responsabilité sociale. Il y a six ans, par exemple, Avec Plaisirs recrutait huit employés issus d'organismes de réinsertion sociale. Pour plusieurs de ces projets, David Carrier a eu recours à un spécialiste externe. Chaque fois, il était animé par la conviction et la passion.

Chasser l'éléphant vert, n'est-ce qu'un geste de passion, sans rationalité économique ? Emmanuelle Géhin refuse de penser ainsi : "La question à se poser n'est pas "Combien ça coûte ?", dit-elle, mais "Combien ça rapporte ?"" Les avantages d'un plan vert sont nombreux. Par exemple, entre deux produits équivalents, le consommateur favorise de plus en plus le produit "vert" et accepte de payer une prime pouvant aller jusqu'à 5 %. De plus, un projet vert est un outil de mobilisation puissant auprès de travailleurs de plus en plus sensibilisés aux questions environnementales.

Entrevue audio: Défis PME
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