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Mot de passe : souplesse

La vigueur de la devise canadienne risque de provoquer la disparition de tous les dinosaures qui utilisent des méthodes de production archaïques, qui ne se sont pas suffisamment distingués ou qui n'ont pas fait grossir leur bas de laine pendant les bonnes années.

Avons-nous besoin de dire à quel point le marché américain est précieux pour le Québec ? 79 % de nos exportations se font vers les États-Unis ! Cela représente 27 % de l'économie de la province et des centaines de milliers d'emplois !

Seulement voilà, les exportateurs de produits québécois, dont plus de 90 % sont des PME, doivent composer avec une nouvelle barrière à l'entrée : une monnaie forte. Pris de vitesse par l'appréciation du huard, la plupart d'entre eux sont incapables de refiler cette hausse de prix à leurs clients américains, ce qui nuit à leur rentabilité.

Les répercussions sont tout aussi néfastes chez les exportateurs de services. Parmi ces exportateurs, il y a l'importante industrie du tourisme du Québec, qui est touchée à la fois par la hausse du dollar et par le raffermissement des exigences en matière de sécurité à la frontière américaine.

Par ailleurs, la force de notre monnaie désavantage beaucoup de PME québécoises dont les activités sont axées sur le marché intérieur. C'est que leurs concurrents américains sont devenus plus redoutables grâce à l'avantage que leur procure la faiblesse du billet vert. Dans certains marchés, on parle d'un vrai lessivage...

"Des achats de machinerie, que l'on revend ensuite sur le marché local, nous ont permis de bénéficier de la vitalité du dollar canadien pendant environ deux mois, le temps que les prix se rajustent à la baisse, raconte Christian Viens, directeur des Finances à la coopérative agroalimentaire Purdel (336e). En revanche, les producteurs de porc américains sont entrés massivement dans le marché canadien, divisant le prix de la livre de viande par deux."

Au total, le bilan est donc négatif ! Incapable de contrôler les prix, Purdel a dû réduire ses coûts.

Beaucoup de PME québécoises dont les activités reposaient sur une devise faible font face aux mêmes problèmes. Une simple hausse du taux de change a été suffisante pour affaiblir leur positionnement stratégique et les obliger à méditer sur leur avenir. Ces entreprises sont aujourd'hui contraintes de revoir de fond en comble leurs façons de faire. Elles doivent désormais fonder leurs stratégies sur la qualité, l'originalité et l'unicité de leurs produits. Plusieurs d'entre elles choisiront des créneaux d'excellence et regrouperont certaines activités, c'est-à-dire qu'elles se recentreront et se renforceront afin d'être plus solides.

Des ajustements généralisés

"Ce qui est ennuyeux, c'est que nous ne faisons pas seulement face à la montée du dollar : d'autres paramètres négatifs s'ajoutent à l'équation, comme le coût de l'énergie, la hausse des prix des matières premières, la léthargie de la demande américaine et l'arrivée de nouveaux concurrents venus des pays émergents", fait remarquer Yvan Morin, président d'Industries Mailhot (20e), un fabricant de vérins télescopiques et industriels reconnu pour ses produits de qualité à haute valeur ajoutée.

Ce tableau sombre a obligé l'entreprise, dont 75 % de la production est exportée directement ou indirectement aux États-Unis, à se repositionner. "Nous avons acheté de la machinerie pour accroître notre productivité, dit Yvan Morin. Nous avons également reconverti les usines canadiennes en "fabriques" de valeur ajoutée, c'est-à-dire que nous conserverons les activités offrant le plus de valeur ajoutée au Canada, et que nous transférerons le reste à nos installations au Mexique, où une nouvelle usine est présentement en construction."

Comme en témoigne le cas d'Indus-tries Mailhot, l'environnement particulièrement hostile du moment soulève toute la question de la capacité d'ajustement des PME québécoises. "La plupart des PME parviendront à s'adapter, soutient Pierre-André Julien, professeur émérite de l'Université du Québec à Trois-Rivières, car elles bénéficient d'un atout de taille : leur souplesse."

Ce pronostic est corroboré par les résultats du Baromè-tre des affaires, une enquête trimestrielle publiée en mars dernier par la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI). Ce sondage révèle que 20 % des PME québécoises anticipent une baisse des activités au cours des 12 prochains mois. Toutefois, de ce nombre, seulement 5 % pensent que ce ralentissement sera considérable.

Parmi les PME plus pessimistes, on compte les agriculteurs, les transporteurs et les petites sociétés financières. Cependant, selon Pierre-André Julien, qui a approfondi toute la question de la survie des PME en période de crise, les entreprises qui vont y passer ne proviendront pas nécessairement de ces domaines d'activité. Ce sera réellement du cas par cas.

"Les PME à forte croissance, surnommées les "gazelles", pourront facilement gérer ce désordre de façon cohérente", soutient le chercheur. À l'inverse, les chances de survie des entreprises peu innovantes, mal nichées, qui manquent de ressources et qui sont spécialisées dans le moyen ou le bas de gamme sont beaucoup plus faibles.

"Les "PME intelligentes", c'est-à-dire celles qui sont dotées d'une organisation assez souple pour leur permettre de se retourner rapidement, s'en sortiront", ajoute-t-il. Le terme "organisation", bien sûr, sous-entend qu'il s'agira d'un travail d'équipe, et non d'une simple initiative des patrons. Tout le personnel devra donc s'affairer à contrer les effets négatifs de cet environnement malsain. Chaque employé devra, par exemple, se montrer assez alerte pour saisir des occasions qui compenseront les défaillances de l'entreprise. Ainsi, pendant qu'un marché lui échappera, un autre sera développé.

Les PME québécoises devront donc être à l'affût et s'adapter. "Elles devront devancer les tendances du marché, réagir rapidement, développer des produits sur mesure et des applications très spécialisées où leur savoir-faire sera exploité au maximum, dit Pierre-André Julien. Elles devront aussi créer de nouveaux marchés, continuer d'être novatrices et apprendre à traduire leurs innovations en succès commerciaux."

Un effort collectif

Conscients des nombreux défis qui les attendent et des changements que cela suppose, beaucoup d'entrepreneurs estiment cependant que le Québec devra de se mobiliser pour progresser.

"Les Québécois, c'est-à-dire les patrons, le gouvernement et les syndicats, devront travailler ensemble et autrement, dit Yvan Morin. Ils devront mettre en place des mécanismes et des mesures transitoires pour aider les entreprises fragilisées à relever les défis auxquels elles doivent faire face."

Déjà, les revendications des entreprises qui ne croient pas pouvoir affronter le changement sans une aide extérieure affluent vers les instances concernées. Les agriculteurs ont en outre remis au ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAQ) les recommandations du rapport Pronovost, qui reconnaît le besoin de diversifier la production, de miser sur la valeur ajoutée, de développer des produits de niche et du terroir, et de faire de la production biologique.

"Lesagriculteursserendent compte qu'ils doivent différencier leurs produits afin d'avoir une marge de manoeuvre quant aux prix, explique Christian Viens. Ils demandent, entre autres, que les produits québécois soient clairement identifiés à l'épicerie afin que les consommateurs puissent encourager les producteurs d'ici."

La FCEI, quant à elle, continue de faire des pressions sur le gouvernement Charest afin d'améliorer le climat d'affaires de la province, les principaux facteurs d'irritation désignés par les PME étant le fardeau fiscal et les lourdeurs bureaucratiques. Le ministre du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation et ministre du Tourisme, Raymond Bachand, a dévoilé en mars dernier le Rapport sur la mise en oeuvre des mesures gouvernementales sur l'allègement réglementaire et administratif, qui répond à ce lobby. "Mais c'est loin d'être satisfaisant", affirme Simon Prévost, porte-parole de la Fédération.

Reste à savoir si les remue-méninges qu'entraînent les défis actuels permettront de mettre en place un véritable mécanisme de concertation. "Nous avons besoin d'une prise de conscience collective, pense Yvan Morin. Sinon, la province court un grave danger !"

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