
On en perd la trace au lieu de les traiter,
car la réglementation est déficiente. Autant
d'occasions d'affaires que le Québec jette à la
poubelle.
L'ÉQUIVALENT D'Une soixantaine de camions-conteneurs remplis
de déchets dangereux traversent quotidiennement la
frontière canadienne en provenance des États-Unis. Au
total, plus de 475 000 tonnes de matières dangereuses
résiduelles (MDR) " demandent la citoyenneté
canadienne " chaque année. Ces déchets s'ajoutent aux
huit millions de tonnes que génèrent annuellement les
Canadiens, selon Environnement Canada. Ces camions de toutes
provenances qui sillonnent les routes du pays déchargent la
majorité de leurs marchandises dangereuses dans le Sud de
l'Ontario et du Québec, où des usines de traitement
et des sites d'enfouissement les accueillent à bras ouverts.
Si la réglementation canadienne favorise l'entrée des
déchets dangereux, celle du Québec est-elle apte
à en assurer le suivi ? Non, répondent les
entreprises du secteur, qui montrent du doigt le laxisme du
Québec en matière de réglementation. Une
situation qui pollue non seulement l'environnement, mais aussi
l'économie de la province.
Blainville. Un camion-conteneur passe les grilles de l'usine
Stablex, une entreprise de traitement chimique des résidus
inorganiques fortement dangereux. Le véhicule s'arrête
au portail sécurisé pour peser sa cargaison. Au bout
de quelques minutes, il disparaît à l'intérieur
du site. Une trentaine de camions qui viennent de Terre-Neuve comme
de l'Ontario, du Nunavut ou des États-Unis,
répéteront ce manège au cours de la
journée. " Nous avons l'habitude d'être montrés
du doigt par les environnementalistes et par certains journalistes,
alors qu'au fond, nous faisons partie de la solution, lance
d'entrée de jeu Pierre Légo, chimiste et directeur de
la prévention et de la conformité chez Stablex. Il
faut bien éliminer de façon sécuritaire les
matières dangereuses qui ont été
générées. " Chaque année, c'est donc
175 000 tonnes de matières dangereuses - l'équivalent
de plus de 8 300 conteneurs - qui, après avoir
été traitées, finissent leur cycle de vie dans
le sol argileux de Blainville. " Comme quoi l'être humain est
bien différent du personnage de Popa dans la P'tite Vie. Il
ne chouchoute pas ses sacs à poubelles. Au contraire, il
veut s'en débarrasser et ne plus en entendre parler. Nous,
nous les éliminons ! "
Pour y parvenir, Stablex déploie des moyens impressionnants.
Dans une section sécurisée, des employés
vêtus de combinaisons en néoprène et portant un
masque d'air respirable recueillent des échantillons d'une
substance toxique enfouie au fond d'un baril. Plus loin, dans un
laboratoire, une vingtaine de chimistes et de techniciens
s'affairent autour d'éprouvettes afin d'en analyser le
contenu. Les mesures de sécurité sont nombreuses.
Elles rappellent que les cyanures, les composés du mer-cure,
les acides forts, les oxydants et les résidus de
laboratoires font partie du quotidien de l'entreprise. " Ce n'est
pas du sable de plage que nous recevons, dit Pierre Légo.
Chaque étape doit être faite en respectant des normes
de sécurité bien définies. " Et le processus
est long : étude des échantillons, traitement
chimique des matières afin de les rendre inoffensives pour
l'environnement et la santé, transformation des
résidus en une matière comparable au béton...
Ce n'est qu'après le traitement et la solidification que les
matières seront enfouies dans un site quiappartientà
l'État québécois, situé à
quelques mètres de l'usine.
Le traitement et l'enfouissement des déchets dangereux
rapportent gros. Tous secteurs confondus, l'industrie canadienne de
l'environnement compte au total 8 500 entreprises qui offrent des
marchandises, des technologies et des services liés à
des préoccupations environnementales. Elle enregistre des
ventes annuelles de plus de 20 milliards de dollars, ce qui
constitue 2,2 % du PIB du pays. Et tous les joueurs sont
liés entre eux : transporteurs, trans-formateurs,
chercheurs... Le travail des uns alimente celui des autres, et une
faiblesse dans un des maillons fragilise toute la chaîne.
Dans cet écosystème, la gestion des déchets,
qui touche à la fois les déchets solides et les MDR,
représente à elle seule 40 % de l'industrie.
Évidemment, les entreprises comme Stablex profitent des
exportations américaines, rappelle Mark Winfield, professeur
à l'Université York, à Toronto. Car
l'importation de matières résiduelles est
illégale, à moins que celles-ci ne soient
importées à des fins de valorisation. Ce
spécialiste des lois et des politiques environnementales est
l'un des rares chercheurs à avoir scruté à la
loupe le marché des déchets dangereux en
Amérique du Nord. Son constat est sans équivoque : le
Canada a la réglementation la moins sévère
liée à l'Accord de libre-échange
nord-américain (ALENA), ce qui facilite l'importation. "
C'est d'ailleurs ce qui explique l'augmentation de l'importation de
matières dangereuses en provenance des États-Unis au
cours des années 1990. " Entre 1993 et 1999, le nombre de
tonnes importées a bondi de... 500 % !
Par contre, depuis le pic de 1999 (environ 650 000 tonnes), les
importations de déchets dangereux ont quelque peu
diminué et se situent désormais autour de 475 000
tonnes. Yvan Chabot, ingénieur principal des
opérations réglementaires de la gestion des
déchets et matières dangereuses à
Environnement Canada, rappelle que le Canada " a commencé
à faire le suivi et à documenter les allées et
venues des matières résiduelles dangereuses en 1992
et 1993 ". Il y a trois ans, le ministère a mis à
jour son règlement portant sur les matières
résiduelles dangereuses.
Le Québec : la risée du Canada
Toutefois, la bonne volonté d'un ministère ne suffit
pas. Si le gouvernement fédéral détient les
clés des importations, les provinces, elles, ont celles de
la gestion. Et force est de constater qu'à ce chapitre, le
Québec affiche une des réglementations les moins
sévères qui soient. Ce laxisme pèse à
la fois sur l'environnement et sur les entreprises. " En
comparaison avec l'Ontario, le Québec fait office de parent
pauvre. Reconnaissons-le : dans ce secteur, nous sommes rien de
moins que la risée du reste du Canada ! " lance Pierre
Lachance, directeur général du Conseil des
entreprises de services environnementaux (CESE), un lobby qui
représente une cinquantaine d'entreprises du secteur
environnemental. Le ministère du Développement
durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) n'est tout
simplement pas en mesure de fournir de chiffres précis quant
à la quantité de matières dangereuses
produites et transportées dans la province. En effet, en
1997, le gouvernement Bouchard a aboli le système de
manifestes sur le transport des matières dangereuses, se
privant du coup du principal outil pour mesurer et suivre la trace
des déchets dangereux. Obligatoires dans la plupart des
provinces et des États américains, ces documents
colligeaient des informations sur les substances
transportées - nature, toxicité, quantité,
origine et destination -, ainsi que le nom du chauffeur et la route
empruntée.
Commerce a tenté d'obtenir des évaluations quant
à la production et à l'importation actuelle de
déchets dangereux au Québec. En vain. Après
plus de trois semaines d'attente et une vingtaine d'appels
téléphoniques faits au MDDEP, nous nous entre-tenons
finalement avec Mario Bérubé, chef du Service des
matières dangereuses du MDDEP. Ce dernier confirme que les
plus récentes statistiques relatives à la gestion des
matières dangereuses datent de six ans. Depuis 2002, " le
Ministère ne comp-tabilise plus ces données ". On les
jugeait incomplètes, indique le spécialiste du MDDEP.
La ministre Line Beauchamp refuse pour sa part d'accorder une
courte entrevue sur ce sujet. Après plusieurs demandes
d'entretien égrainées au fil des semaines, son
attaché de presse laisse finalement tomber que " la ministre
n'a pas le temps ". La difficulté que nous éprouvons
à obtenir de l'information ne surprend guère Martin
Clermont, PDG de la firme Gedden, un expert mondial dans la gestion
des déchets dangereux. " Pour l'ensemble du Canada, le
dernier inventaire portant sur les matières dangereuses
résiduelles date de 1991. À titre de comparaison, les
États-Unis en font un tous les deux ans. "
Réglementer... et surveiller
L'ancien ministre québécois de l'Environnement,
Thomas Mulcair, connaît bien le dossier. " Assez tôt
pendant mon mandat de ministre de l'Environnement, j'ai
constaté cette faille ", souligne le député
néo-démocrate d'Outremont. Rappelant qu'il est
beaucoup plus facile d'éliminer un système que d'en
mettre un en place, il juge que " les gens qui ont aboli le
système de manifestes ont fait une erreur monumentale ". Il
est impératif, selon lui, de le restaurer le plus rapidement
possible, afin de pouvoir mieux évaluer la situation et
prendre les mesures qui s'imposent. " Cependant, même la
meilleure réglementation ne résout rien si l'on n'a
pas la volonté et qu'on ne se donne pas les moyens
nécessaires pour en assurer le respect. "
Or, le MDDEP dispose d'un portefeuille de 200 millions de dollars,
soit 0,3 % du budget provincial. Peut-on alors considérer
qu'il peut se le permettre ? Chose certaine, cette
précarité financière pèse lourd. Faute
de ressources, et malgré les promesses du gouvernement, le
nombre d'inspecteurs chargés d'assurer le respect des
règlements est nettement insuffisant. Du coup, il serait
facile de les contourner. La correspondance entre un groupe
d'employés du Ministère et le directeur du Centre de
contrôle environnemental du Québec a été
partiellement publiée dans Le Devoir, en novembre dernier.
Le manque d'inspecteurs, écrivaient les employés,
créait un " essoufflement généralisé ".
Ils confiaient alors que " de multiples dossiers d'entreprises
ayant enfreint la réglementation environnementale, transmis
à notre service des enquêtes, sont fermés pour
cause de prescription ". Pourtant, en 2004, le MDDEP avait promis
d'augmenter de 70 le nombre d'inspecteurs. Qu'en est-il aujourd'hui
? Au cours des quatre dernières années, 15 nouveaux
inspecteurs ont pris du service, ce qui porte leur nombre à
273. Pourtant, sur le terrain, les entreprises n'en ressentent
toujours pas l'effet.
Occasions d'affaires ratées
L'impact économique d'une telle situation est notable. Si,
sur le plan environnemental, elle facilite les décharges
illégales et sauvages, elle ébranle également
l'écosystème économique. " La
délinquance de certaines entreprises peut être
comparée à une forme de concurrence déloyale,
car en fin de compte, ce sont celles qui respectent les
règlements en matière d'environnement qui
déboursent le plus ", explique Pierre Lachance, du Conseil
des entreprises de services environnementaux (CESE). De plus, les
effets négatifs s'étendent aussi et surtout aux
entreprises de l'industrie de l'environnement, qui sont les
premières victimes de ce laxisme. Pour elles, chaque
quantité de déchets dangereux détournée
est une occasion d'affaires ratée. " Depuis trois ans, le
CESE rencontre deux fois par an les gens du MDDEP afin
d'élaborer un meilleur encadrement, dit Pierre Lachance. On
nous répond toujours que le Ministère est en
période de réflexion ! "
L'assainissement des sols contaminés, un secteur qui
représente 24 % de l'industrie environnementale du Canada,
est particulièrement touché. " L'industrie se porte
très mal ", avoue Éric Paquin, vice-président
d'Horizon Environnement, un centre de traitement et de confinement
des sols contaminés situé à Grandes-Piles. La
délinquance de certains propriétaires de sols
réduit le volume que reçoit l'entreprise, ce qui mine
son rendement. Sans quantifier les pertes, Éric Paquin admet
que la quantité de sols contaminés à traiter
diminue depuis quelques années. " Nous ne savons pas
où vont ces sols. Mais chose certaine, ils ne prennent pas
le chemin qu'ils devraient prendre. Et cette tendance se
répercute sur l'ensemble de l'industrie. "
Pourtant, il est possible d'agir sans qu'il en coûte
très cher au MDDEP, ajoute Pierre Lachance : " Le coût
des manifestes de transport peut être assumé par les
entreprises qui génèrent les déchets, comme
cela se fait ailleurs. " Pour sa part, le consultant Martin
Clermont souligne que le Québec pourrait s'inspirer de
l'exemple de l'Ontario, qui a " une des meilleures bases de
données " portant sur les matières dangereuses
résiduelles. Cette province détaille, recense,
documente et informatise chaque mouvement de ces déchets.
Presque rien ne lui échappe. " Ce ne sont pas seulement les
entreprises de l'industrie de l'environnement qui gagneraient
à avoir un portrait précis de ce secteur. Tout le
monde y trouverait son compte : ceux qui produisent les
déchets, les transporteurs et les gouvernements. Nous
pourrions prévoir les tendances et nous adapter en
conséquence. Mieux connaître pour mieux agir ! "
Même son de cloche dans les entreprises, qui demandent rien
de moins que le renforcement des règlements. " Plus une
réglementation est sévère,
détaillée et définie, mieux notre industrie se
porte, déclare Pierre Légo sans aucune
hésitation. Notre marché est arrivé à
maturité. Dans ce contexte, les sols et les résidus
qui nous échappent représentent autant d'occasions
d'affaires qui nous glissent entre les doigts. "